Elle avait toujours voulu être centenaire.
Comme un arbre qui sème, qui donne et qui reçoit en retour. Qui grandit, solide face au vent. Qui croît vers le ciel sans jamais oublier ses racines.
Groseille en avait, des racines. La maison, qui l’a vu naître, et dans laquelle elle vit encore. Et puis sa famille, maintenant disparue. Ses grands-parents agriculteurs, qui avaient tout
sacrifié à leur terre. Son père, qu’elle avait un peu connu avant qu’il ne parte à la guerre et n’en revienne jamais. Sa mère, qui était encore vivante il y a peu, et qui a approché la centaine
sans la passer. Groseille n’a pas de frère et sœur, elle n’en a jamais eu. Juste quelques cousins, qui habitaient dans le coin, et qu’elle voyait le dimanche, aux repas de famille. Elle n’a pas
eu de famille proche, juste une mère qui jouait tous les rôles : la maman, douceur et tendresse, le père, force et autorité. Puis, l’âge venant, la confidente, qui écoute et partage les
peines. Et finalement l’enfant, dont on s’occupe naturellement parce qu’il a besoin d’aide. C’était une figure, la mère Groseille, avant que la décrépitude ne la gâte.
Son père, le seul homme de sa vie, ne lui a laissé que son nome de famille : GROSEILLE. Ce nom est par la suite devenu le surnom de Marguerite.
Pourtant, elle a eu un mari un jour. Un beau garçon, juste pour elle, avec qui elle avait eu des projets. C’était le voisin VANDEWILDE, un homme courageux bien qu’impulsif. Mais le mariage
n’avait duré que quelques mois, avant que la guerre ne l’emporte, lui aussi. C’est le fils REMOND qui a raconté l’histoire quand il est revenu du front : Une nuit, VANDEWILDE avait été
dépêché pour une mission d’éclaireur. Il a fait quelques mètres, puis il a disparu derrière un talus. Et puis une explosion a retenti, sans doute une mine allemande. Son corps déchiqueté a volé
en éclats. Quelques jours après, REMOND a fouillé le lieu. Il a juste retrouvé le casque et le matricule de VANDEWILDE, qu’il a ramenés à GROSEILLE à son retour de la guerre. Maigre consolation.
Elle l’a quand même remercié puis elle a caché sa peine. Et pendant que Groseille pleurait sur son destin, le fils REMOND allait rejoindre la femme qui l’avait attendu patiemment durant de
longues années d’angoisse, pour lui faire une bonne poignée de marmots qui perpétueront son nom pour les prochaines générations.
Groseille avait toujours voulu vivre longtemps. Une fois sa tristesse digérée, elle s’attela à devenir vieille. Elle commença donc à se préserver. Sa vie, bien organisée jusque là, devint
alors pure routine : les courses le matin, la cuisine pour midi, la sieste après le repas, puis le travail du potager, de nouveau manger puis se coucher. Chaque nouvelle journée ressemblait
encore plus à la précédente. Groseille semblait chercher la perfection dans l’agencement de ses activités quotidiennes. Elle ne rechignait jamais à l’effort. Mais toute sa vie était prévue à
l’avance, organisée au millimètre, presque un an à l’avance. Le même repas à la même heure, éternellement. Une vie d’intensité égale, jamais de surprise, ni dans la joie, ni dans la peine.
Groseille aimait tous ces moments avec la même passion tranquille et prudente.
Sa mère avait laissé un grand vide à son départ. Groseille ne parlait plus autant maintenant qu’à l’époque où elles vivaient ensemble. La pluie, le beau temps, les commérages sur le
voisinage,…. Tous les sujets étaient bons à prendre. Souvent, elles étaient d’accord sur tout, et ne modifiaient jamais leur point de vue. Mais enfin, ces discussion permettaient au moins de
passer le temps.
Quand Groseille s’est retrouvée seule, elle a continué. Seule, elle parlait ; toute seule, elle recréait ce climat habituel et serein dans lequel elle avait été habituée à évoluer. Et
puis, un jour, elle arrêta, pour ne pas tomber dans la folie.
Les semaines après les jours, les années après les mois, les décennies s’ajoutaient et Groseille vieillissait. Mais elle ne s’enlaidissait pas. Elle a bien pris quelques rides, a vu sa vue
baisser, a senti ses jambes s’alourdir. Mais son cœur ne vieillissait pas, lui, et Groseille gardait une fraîcheur d’âme.
Elle avait ses habitudes comme gravées dans ses gênes. Elle était hermétique au changement.
Après tant d’années d’efforts, elle parvint enfin à la centaine.
Aujourd’hui, c’est la fête au village en l’honneur de Groseille. Le conseil municipal a tout prévu lors du dernier conseil. On vient chercher Groseille le matin chez elle. Des enfants lui
offrent des bouquets de fleurs. Elle ne les reconnaît pas mais ce sont sûrement l’arrière-petite progéniture de ses mais d’autrefois. Tout le monde est en costume, les flashes crépitent
allégrement. Les jumeaux Laffont, habillés en dimanche, poussent le fauteuil roulant de Groseille au dehors. Une foule attend la jubilaire qui lève une main amicale en guise de remerciement. On
la fait monter dans une camionnette, qui démarre sous les vivats des villageois. Puis qui s’arrête devant la mairie. Le maire l’attend déjà. Prononce son discours et remet la médaille de la ville
à Groseille, sans oublier de se faire photographier pour la prochaine édition du journal local. Puis tout le monde boit un verre à la santé de Groseille ; elle-même prend un verre de vin
rouge. On vient lui parler, la féliciter. Des gens qu’elle n’a jamais vus ou qu’elle ne reconnaît plus. On lui serre la main, on lui fait des bisous. Unetelle est la petite-fille de Mamie Durand,
l’autre l’enfant du bambin dont Groseille était la nounou. A certains des plus petits, elle fait peur. Sans doute les poils présents sur son menton ou ses dents gâtées par les années. Les plus
vieux sont curieux, ils lui demandent le secret de sa longévité. Elle n’a qu’une réponse : vivre simplement. Et l’audience boit la parole de Groseille, comme celle d’une sage dont
l’expérience confère une part de vérité.
Et puis on raccompagne la vieille.
L’excitation passe et retombe. Assise dans la cuisine, sa médaille accrochée au gilet, un sourire aux lèvres, Groseille est de nouveau seule. Les familles sont rentrées chez elles. On parle
encore de la vieille, on se dit qu’on irait bien lui rendre visite un de ces jours. Puis on oublie cette idée. Puis on se moque d’elle, pour mieux cacher l’admiration. On parle de son odeur, de
sa laideur, du drame de la vieillesse.
Mais Groseille, dans sa cuisine, n’entend que les rires. Sa vie a repris son cours. Déjà, elle prépare le souper de 18h30. A pleines bouffées, elle respire le parfum des fleurs, qui lui
rappelle l’effervescence de la fête. Peut-être va t’elle allumer la télé, peut-être va t’elle se coucher juste après le souper. Et puis demain, se lever, et reprendre la même vie qu’avant, au
même rythme paisible et prudent ; un jour comme une année.
Elle avait toujours voulu être centenaire, maintenant, elle l’est.
Alors, elle peut bien penser, sans être trop prétentieuse, à éviter encore un peu les lames de la grande faucheuse. Qui regarde, amusée, Mamie Groseille la courageuse qui, avec patience et
ténacité, se fraye un passage jusque dans la légende du terroir français. Vingt ans encore et elle retrouvera son nom gravé à jamais sur les pages du guiness des records.
FIN