A la recherche de mon animal...
Mon cheval s'est perdu. Il était près de moi, à quelques coups de sabot, et il a disparu. Il fallait que cela arrive. Nous étions tellement attachés. Lui et moi, un seul être, de corps et
d'esprit. Faut dire qu'on est nés le même jour, ça, c'est un signe du destin. Galopant, quand moi, j'étais gai ; taciturne, quand je me sentais mal. Il me suivait partout, ou peut-être était ce
moi. On était comme deux frères, depuis ce premier jour d'hiver. On avait les mêmes gestes, on se comprenait sans avoir besoin de se parler. Je me suis laissé pousser les cheveux, une longue
crinière brune, pour mieux lui ressembler. En moi, je sentais monter le rythme effréné de notre liberté débridée. On a grandi, côte à côte, on s'est nourris l’un de l’autre, brûlés parfois à être
trop proches. A la vie à la mort. Autour de nous pourtant, certains jalousaient cette complicité innée. D’autres nous empêchaient même de l'exprimer. Une fois, ils ont essayé de nous séparer. Ils
n'avaient pas compris que cela ne change rien. Que nos liens sont plus forts que les prétendues barrières. Que des siamois de cœur et d'âme se retrouvent toujours. Bien sur, ça a nous a fait de
la peine. Cette déchirure si brusque, si injuste. Mais la certitude de nous revoir nous maintenait en vie.
Je dois dire avec le recul que c’était profitable de passer un mois sans mon animal. Je me suis redécouvert, loin de cette amourmitié qui me serrait parfois à la gorge. J'ai appris plus
tard que lui aussi avait tiré parti de cet isolement forcé et qu’il avait fait tourner son entourage en bourrique. Mais quelle joie ce fut lors des retrouvailles. Depuis, je l'ai chéri, écouté,
soigné. Je lui ai donné à manger et à boire. Je ne me suis jamais forcé : lui prêter attention est bien naturel. Mais alors, pourquoi est-il parti ? Et pourquoi aujourd'hui, le jour de notre
anniversaire? En temps normal, il n’aurait jamais fait ça. Peut-être était-il perturbé. Mais alors, pourquoi son matériel a t’il disparu lui aussi ? Si je veux une réponse, je la trouverai
dehors.
Je sors précipitamment. J’emmène avec moi une double dose de somnifère. La situation mérite un traitement d’urgence. Dans la rue s'enchaînent les choix : A gauche, à droite, à gauche,
demi-tour, non, pas par là, par ici, plus vite. Mon cheval est peut-être en danger. J’entends les pas de ses sabots. C’est ce que je crois. Ce n’est que le bruit de la foule qui se retourne sur
mon passage. Un homme ébouriffé et haletant dérange la quiétude ambiante. Nous sommes en 2050, mais le respect n'est pas encore à la mode. Dans ma course, je m’abandonne à mes pensées angoissées.
Mes bras sont ballants. Parfois, je les lève et essuie au coin de ma bouche la salive qui en sort. Marqué par l’effort, je ralentis puis me pose sur le bord d’un trottoir. La fatigue me
décourage, j’ai envie de suspendre ma recherche.
Prêt à renoncer, je sens une goutte de pluie tomber sur ma main. Je me lève et avance. Cela ne peut pas être possible. Pourtant, d’autres gouttent tombent. Elles s’enchaînent, plus grosses.
Elles donnent froid et font presque mal. Autour, les gens lèvent des yeux incrédules vers le ciel. Lla pluie tombe de nouveau. Plus vive, plus forte. Cela ne peut pas être possible. Depuis trois
décennies, notre bouclier atmosphérique nous protége de toutes les intempéries. Mais aujourd’hui, il semble qu’il connaisse un dysfonctionnement, pire une brêche.
En regardant bien vers le ciel, je m’aperçois en effet que le bouclier est coupé par endroits, et qu’il est prêt à céder sous le poids de l’eau. Non, je n’y crois pas. J’en ai vaguement
entendu parler aux informations l’autre jour : les premiers signes de l’ébrèchement, la mission internationale envoyée en observation pour colmater le trou. Ils disaient avoir fait le boulot
pourtant. Je croyais à une diversion fomentée par le gouvernement pour faire oublier l’épineux dossier des réformes fiscales. Ce n’était pas le cas, le pire est en train de se produire. On nous
avait pourtant prévenus. Les détracteurs, des écologistes rescapés de la révolution de 2012, nous l’avaient ressassé : « le bouclier n’est pas fiable, personne ne peut s’assurer à long terme
qu’il ne cédera pas. » On l’avait construit, et il nous avait rendus beaucoup de services depuis. Les ingénieurs vantaient alors l’indestructibilité de ce nouvel alliage. On le voit bien
maintenant, c’était une utopie. Une de plus. La pression de l’eau sur le bouclier est trop forte et menace de faire craquer ce métal miracle.
Où sont donc ces maudits architectes maintenant ? Ces intellectuels présomptueux qui espéraient remplacer Dieu, et maîtriser la nature à l’aide de la technologie ? J’espère au
moins qu’on trouvera le temps de les fusiller, sans autre forme de procès, pour leur homicide volontaire. La pluie s’intensifie graduellement. Combien de temps reste
t’il maintenant ?
J’entends un hennissement au loin. Je me redresse immédiatement. C’est la voix de mon cheval, il est tout près. C’est forcément lui. Il me sent près de lui, il m’appelle. Mais des cris
autour couvrent son hennissement. Je cours vers le son qui me parvient faiblement. La pluie s’accentue. Devant moi, de la fumée s’élève que l’eau ne parvient pas à éteindre. Des moteurs sont en
marche , prêts à prendre la fuite pour se retrouver coincés dans les énormes embouteillages du centre-ville. J’entends un loup qui hurle, tout près de mon cheval. Une personne se retourne et se
met à courir à mes côtés vers une même direction. L’espoir est palpable. Il se partage et devient plus présent.
Un cri inhumain déchire l’espace. Le ciel bleu se fend et cède sous le poids du liquide. Des tonnes d’eau tombent du trou et se dirigent rapidement vers la population en déroute. Derrière
la brèche, qui s’élargit, le ciel est noir orage, fendu par de blancs éclairs surnaturels. Les yeux rivés vers le ciel, les spectateurs impuissants assistent à leur exécution. C’est la panique,
chacun pour sa peau. Les maris jettent leur femme, les femmes jettent leur bébé, les enfants jettent leurs grands-parents. Chacun veut sauver ce qu’il croit pouvoir sauver. L’égoïsme se révèle
dans l’adversité ; l’instinct de survie ignore la compassion. La foule en furie est prête à tout. Frapper, tuer, la loi n’existe plus. Il faut trouver un endroit au sec, chasser la personne
qui s’y trouve, et attendre en priant. Le plus fort gagne. L’humanité meurt sans dignité.
La Seine commence à déborder quand j’arrive au port de plaisance. C’est ici que l’appel de mon cheval m’a fait accourir. A l’horizon, un cyclone fait voler en éclat des bâtiments anciens.
L’eau qui tombe, incessante, couvre tout l’espace. Je ne vois plus rien mais je sens que mon cheval est tout près. A pleins poumons, je l’appelle, contre le vent et la tempête. J’entends une
réponse que je distingue péniblement. Je marche à l’aveuglette. Les jambes fléchies vers le sol, mes bras balayent l’espace devant moi. C’est le déluge et je sais maintenant que je vais mourir.
J’aimerais tant revoir mon cheval. Un pas de trop me fait tomber, ce devait être le rebord du quai. Je chute sur un sol dur. Balancé de gauche à droite, je m’accroche à une corde pour résister à
la force du mouvement. Mon cheval est à côté, je l’entends, je le sens. Une voix grave résonne: « Larg…mares…on part. » A ces mots, le bruit d’un moteur se déclenche, et le bateau
dans lequel je me trouve démarre à pleine puissance, alors que je tente de me relever. Pendant que j’attache la corde à ma taille, le vent me renverse au sol. Je tombe auprès d’un pied, couvert
de poils et recouvert d’un sabot. C’est mon cheval, je l’ai enfin retrouvé. Nous pouvons mourir tranquilles, ensemble. Le bateau accélère sans cesse, des dizaines d’animaux énervés crient près de
moi. C’est une véritable ménagerie. En quelques secondes, le bateau franchit tous les ponts, et flotte déjà dans les méandres de la Seine, en direction de la mer. Le bateau s’arrache péniblement
à la tempête, entre secousses sismiques et vents démesurés. Vers l’ouest, le temps est plus calme. Il pleut toujours avec intensité mais le cyclone se dirige dans la direction inverse à la notre.
Je regarde autour de moi. Les berges sont inondées, les villages dévastés, des voitures retournées flottent à nos côtés.
L’embarcation fuit vers l’avant. Près de la barre, j’aperçois un vieil homme surmonté d’une casquette. C’est le capitaine du bateau. Je ne sais pas encore où nous nous enfuyons mais j’ai
retrouvé mon meilleur ami. Je le regarde et il me sourit. Nous filons vers l’océan à vive allure.
FIN