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Lundi 25 mai 2009 1 25 /05 /Mai /2009 14:25

Pourquoi t’es partie ?

Ma pomme d’amour, ma petite truffe farcie,

pourquoi t’on t’ils enlevée ?

 

J’avais du blé, de l’oseille, du temps et de l’argent. Du curry contre les caries, du cumin pour les coups de mains, et de la poudre d’escampette pour voyager jusqu’au palais. Je t’ai donné des saveurs, des odeurs, des senteurs insoupçonnées qui auraient fait baver plus d’un gourmand. Mais toi, tu me résistais encore. Après tous les sacrifices que j’avais fait pour t’obtenir. ; petits plats dans les grands, couverts en argent, chandelles et pétales de rose. Des trésors de friandises, des montagnes de fromages, des recettes créées spécialement pour toi. Tu n’en avais jamais assez. Et pourtant je t’aimais comme ça.

Je t’offrais des tonnes de thon, de belles boites de blettes, d’élégantes galettes parsemées de bonnes idées. Tu prenais ça, au mieux pour des salades, au pire pour du flan. Que je me prenais pour un p’tit chef mais que c’était du toc.

 

A partir de ce moment, ça a commencé à tourner au vinaigre. J’ai fait monter la sauce, et elle a bien pris. Je t’ai fait suer, je t’ai cuisinée à petit feu, je t’ai fait mariner puis réduite en morceaux. Rien n’y a fait. J’avais beau y croire encore, je voyais bien que tu te lassais. Et au final, c’est moi qui ai payé la note.

 

Ma petite escalope, ma pomme dauphine, qu’attendais-tu de moi ? Des fontaines de jouvence au chocolat ? Des pot-au-feu flambés ? Des coq-au-pot-de-vin ? Des financiers en portefeuille ? Des pets-de-nonne sans odeur ? Des éclairs toujours plus clairs ? Avec des p’tits rats mis dessus ? Que pouvais-je faire de plus ? Non, rien de tout ça n’aurait suffi à combler ta satiété.

 

Quand ils sont venus voir si je pouvais te garder, je n’ai pourtant pas lésiné sur les moyens : salade de fruits de mer, tomates farceuses et leur coulis, pieds de port-salut et salade de fruits de ma mère. Certes, la fricassée était cassée, le mi-cuit était mi-cru et le café pas fait, mais le reste était parfait. Je la revois encore, l’autre dinde ; après avoir dévoré mes plats, m’affirmer qu’ils sont sans relief. Et de me sortir sa carte, et patati, et patata. Que son article allait être salé, qu’elle ne mâcherait pas ses mots, que j’allais déguster. Devant ce manque de tact, je fus pris d’un tic soudain et recoiffa ma toque en dévorant des Tuc. Elle me tendit sa carte bleue tandis que des miettes et autres pellicules tombaient dans son assiette vide. Cet instant est gravé d’une sauce blanche dans ma mémoire. Tiède et mélancolique pluie de regrets égarés depuis qu’ils t’ont emmenée. Je tenais à toi, bien plus qu’à mes poêles, mon toit et mes toiles réunis.

 

Micheline, mon étoile.

 

Par Laurent Briet
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Lundi 25 mai 2009 1 25 /05 /Mai /2009 14:23

Mon train est à 6h44. Je pars de chez moi, en toute hâte. J’en oublie de prendre les sandwiches que j’avais si bien préparés hier soir. 6h30, je n’ai plus le temps de revenir chez moi. Il faut que j’attrape le bus 94, qui me conduira à la gare d’Elne. Je déboule dans la rue principale, le cœur haletant. Le bus arrive, je suis dans les temps, j’hèle le bus de mes bras. Le chauffeur me voit. De son index qu’il pointe au loin, il m’indique le prochain arrêt. Puis il passe devant moi

 

Je cours derrière lui. Le bus me distance un peu mais je m’accroche. Mon sac rebondit sur mes épaules et me frappe le dos. Dans une légère descente, le bus s’éloigne franchement. Je le vois encore. Je cours plus vite, je ne peux pas le manquer. C’est ma seule chance d’être à l’heure ce soir. J’ai trois changements de trains, et beaucoup d’heures d’attente dans le hall des gares. Mais si je manque le premier de mes quatre trains, je compromets fortement mes chances d’arriver à l’heure ce soir.

Le bus ralentit, je l’atteins enfin. Les portes sont ouvertes. Je m’apprête à monter mais le chauffeur m’informe que c’est son terminus. Merde alors ! Je me serais trompé. De numéro, d’heure ? Ce n’est pas possible. Je regarde sur mon réveil le nombre de minutes qu’il me reste avant le départ du train. Au moment où je le prends dans ma main, il se met à sonner.

 

La porte de ma chambre s’ouvre. J’éteins le réveil, il est six heures du matin. Mon père voit que je suis bien réveillé. Il m’invite à prendre mon petit-déjeuner et me dit de ne pas oublier les sandwiches dans le frigo. Je m’exécute et nous partons. A peine assis dans le train, je m’endors. Je me réveille alors que le train s’arrête à Castelnaudary.

A Narbonne, je réalise mon premier changement sans encombre. Je suis dans le gaz, je récupère difficilement de ma petite nuit. Le deuxième train me mène à Bordeaux St-jean. Une jeune fille est assise à ma gauche. Elle se confectionne un joint de cannabis et m’invite à se joindre à elle. J’accepte, nous commençons à discuter. Elle est vive, ses yeux sont gais et animés. La voix de l’employé se fait entendre dans le wagon. Il débite rapidement son texte, fait une erreur. Ce n’est pas une machine, cette idée me rassure.

Le train ralentit. Nous arrivons à Marmande, gare sympathique quoique très basique. Le train s’arrête un quart d’heure, comme l’a indiqué l’agent SNCF. Nous descendons du wagon pour aller consommer son œuvre dehors. Le temps est doux, nous nous asseyons sur un quai désert en cette fin de matinée. Le temps passe sans que nous nous en apercevions. Je m’éclipse une seconde pour aller uriner. Dans la nature, comme je l’affectionne. Ma camarade se dirige vers le tunnel qui la ramènera sur le bon quai.

ZIP ! Je ferme ma braguette et m’apprête à partir. Le sifflet du chef de gare résonne, rapidement suivi par le lourd branle-bas de la locomotive, qui entraîne derrière elle les voyageurs et leurs sacs de voyage. Je cours, traverse le tunnel, arrive sur le quai. Au loin, je vois la queue du train qui quitte la gare, emmenant mes affaires dans son sillage. Quelle poisse ! Seul, perdu dans cette gare inconnue. Et ma voisine qui est partie avec mes bagages. Je ne me suis pas adapté aux longs trajets en train. Je suis un peu claustrophobe, c’est sans doute pour ça. Je m’en veux. Ce n’était pourtant pas compliqué de faire attention.

Je marche dans le hall, j’espère trouver un peu de compréhension auprès du guichetier de la gare. Quelle surprise ! La fille est là. Elle aussi a manqué son train. A ses pieds, il y a son sac et le mien. Je m’avance vers elle, les yeux remplis de reconnaissance :

« Tu l’as manqué aussi ? »

« Non, je t’ai attendu. Mais comme tu ne venais pas, je suis descendue avec nos affaires. »

Son geste me gêne, d’autant qu’il met en exergue mon manque de sérieux. Je suis touché, même si j’aurais compris qu’elle parte avec le train.

« Au fait, c’est quoi ton prénom ? »

« Suzy. Et toi ? »

Nous discutons en attendant que le guichetier se libère. J’admire la sérénité dont Suzy fait preuve depuis le début de notre mésaventure. C’est ça l’aventure. Elle se rend pourtant à Pontivy et aurait de quoi angoisser. Nous arrivons au guichet. Suzy présente son cas à l’employé qui l’écoute. Son billet a déjà été composté ; par conséquent, elle ne peut l’échanger. Pour moi ce sera le même tarif. J’ai envie de baisser les bras, de m’écrouler par terre et de pleurer pendant des heures. Une voix ferme me pousse à me réveiller :

« Billets, s’il vous plait. »

 

Je m’extirpe de ma léthargie, je tourne la tête vers l’employé qui bredouille quelque excuse. Je me redresse et cherche mes papiers dans le sac posé au sol. Mon billet, ma carte 12-25, et un sourire. L’employé les contrôle, tout est en règle. Il va accomplir son devoir auprès du passager qui se trouve derrière moi. Ma voisine n’est plus là, sa présence était le pur fruit de mon imagination. Mes soucis ont disparu aussi vite que je suis sorti de mon rêve. J’ai dormi tout le long du trajet sans bouger de ma place.

Nous sommes passés par Marmande, sans problème. Je ne me suis pas réveillé. Nous arrivons déjà à Agen.

Je tire le rideau de la fenêtre. Il pleut, je le referme. J’allume une cigarette. Je suis encore fatigué mais je ne veux plus dormir. Plus aussi profondément en tout cas. Quand mon cerveau flotte trop librement au milieu de mes rêves, mes peurs contrôlent mon esprit. Assis sagement sur mon siège, j’attends le prochain changement. J’ai tout le temps maintenant.

 

 

 

FIN

Par Laurent Briet
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Lundi 25 mai 2009 1 25 /05 /Mai /2009 14:20

A la recherche de mon animal...

 

 

Mon cheval s'est perdu. Il était près de moi, à quelques coups de sabot, et il a disparu. Il fallait que cela arrive. Nous étions tellement attachés. Lui et moi, un seul être, de corps et d'esprit. Faut dire qu'on est nés le même jour, ça, c'est un signe du destin. Galopant, quand moi, j'étais gai ; taciturne, quand je me sentais mal. Il me suivait partout, ou peut-être était ce moi. On était comme deux frères, depuis ce premier jour d'hiver. On avait les mêmes gestes, on se comprenait sans avoir besoin de se parler. Je me suis laissé pousser les cheveux, une longue crinière brune, pour mieux lui ressembler. En moi, je sentais monter le rythme effréné de notre liberté débridée. On a grandi, côte à côte, on s'est nourris l’un de l’autre, brûlés parfois à être trop proches. A la vie à la mort. Autour de nous pourtant, certains jalousaient cette complicité innée. D’autres nous empêchaient même de l'exprimer. Une fois, ils ont essayé de nous séparer. Ils n'avaient pas compris que cela ne change rien. Que nos liens sont plus forts que les prétendues barrières. Que des siamois de cœur et d'âme se retrouvent toujours. Bien sur, ça a nous a fait de la peine. Cette déchirure si brusque, si injuste. Mais la certitude de nous revoir nous maintenait en vie.

Je dois dire avec le recul que c’était profitable de passer un mois sans mon animal. Je me suis redécouvert, loin de cette amourmitié qui me serrait parfois à la gorge. J'ai appris plus tard que lui aussi avait tiré parti de cet isolement forcé et qu’il avait fait tourner son entourage en bourrique. Mais quelle joie ce fut lors des retrouvailles. Depuis, je l'ai chéri, écouté, soigné. Je lui ai donné à manger et à boire. Je ne me suis jamais forcé : lui prêter attention est bien naturel. Mais alors, pourquoi est-il parti ? Et pourquoi aujourd'hui, le jour de notre anniversaire? En temps normal, il n’aurait jamais fait ça. Peut-être était-il perturbé. Mais alors, pourquoi son matériel a t’il disparu lui aussi ? Si je veux une réponse, je la trouverai dehors.

 

Je sors précipitamment. J’emmène avec moi une double dose de somnifère. La situation mérite un traitement d’urgence. Dans la rue s'enchaînent les choix : A gauche, à droite, à gauche, demi-tour, non, pas par là, par ici, plus vite. Mon cheval est peut-être en danger. J’entends les pas de ses sabots. C’est ce que je crois. Ce n’est que le bruit de la foule qui se retourne sur mon passage. Un homme ébouriffé et haletant dérange la quiétude ambiante. Nous sommes en 2050, mais le respect n'est pas encore à la mode. Dans ma course, je m’abandonne à mes pensées angoissées. Mes bras sont ballants. Parfois, je les lève et essuie au coin de ma bouche la salive qui en sort. Marqué par l’effort, je ralentis puis me pose sur le bord d’un trottoir. La fatigue me décourage, j’ai envie de suspendre ma recherche.

Prêt à renoncer, je sens une goutte de pluie tomber sur ma main. Je me lève et avance. Cela ne peut pas être possible. Pourtant, d’autres gouttent tombent. Elles s’enchaînent, plus grosses. Elles donnent froid et font presque mal. Autour, les gens lèvent des yeux incrédules vers le ciel. Lla pluie tombe de nouveau. Plus vive, plus forte. Cela ne peut pas être possible. Depuis trois décennies, notre bouclier atmosphérique nous protége de toutes les intempéries. Mais aujourd’hui, il semble qu’il connaisse un dysfonctionnement, pire une brêche.

En regardant bien vers le ciel, je m’aperçois en effet que le bouclier est coupé par endroits, et qu’il est prêt à céder sous le poids de l’eau. Non, je n’y crois pas. J’en ai vaguement entendu parler aux informations l’autre jour : les premiers signes de l’ébrèchement, la mission internationale envoyée en observation pour colmater le trou. Ils disaient avoir fait le boulot pourtant. Je croyais à une diversion fomentée par le gouvernement pour faire oublier l’épineux dossier des réformes fiscales. Ce n’était pas le cas, le pire est en train de se produire. On nous avait pourtant prévenus. Les détracteurs, des écologistes rescapés de la révolution de 2012, nous l’avaient ressassé : « le bouclier n’est pas fiable, personne ne peut s’assurer à long terme qu’il ne cédera pas. » On l’avait construit, et il nous avait rendus beaucoup de services depuis. Les ingénieurs vantaient alors l’indestructibilité de ce nouvel alliage. On le voit bien maintenant, c’était une utopie. Une de plus. La pression de l’eau sur le bouclier est trop forte et menace de faire craquer ce métal miracle.

Où sont donc ces maudits architectes maintenant ? Ces intellectuels présomptueux qui espéraient remplacer Dieu, et maîtriser la nature à l’aide de la technologie ? J’espère au moins qu’on trouvera le temps de les fusiller, sans autre forme de procès, pour leur homicide volontaire. La pluie s’intensifie graduellement. Combien de temps reste t’il maintenant ?

J’entends un hennissement au loin. Je me redresse immédiatement. C’est la voix de mon cheval, il est tout près. C’est forcément lui. Il me sent près de lui, il m’appelle. Mais des cris autour couvrent son hennissement. Je cours vers le son qui me parvient faiblement. La pluie s’accentue. Devant moi, de la fumée s’élève que l’eau ne parvient pas à éteindre. Des moteurs sont en marche , prêts à prendre la fuite pour se retrouver coincés dans les énormes embouteillages du centre-ville. J’entends un loup qui hurle, tout près de mon cheval. Une personne se retourne et se met à courir à mes côtés vers une même direction. L’espoir est palpable. Il se partage et devient plus présent.

 

Un cri inhumain déchire l’espace. Le ciel bleu se fend et cède sous le poids du liquide. Des tonnes d’eau tombent du trou et se dirigent rapidement vers la population en déroute. Derrière la brèche, qui s’élargit, le ciel est noir orage, fendu par de blancs éclairs surnaturels. Les yeux rivés vers le ciel, les spectateurs impuissants assistent à leur exécution. C’est la panique, chacun pour sa peau. Les maris jettent leur femme, les femmes jettent leur bébé, les enfants jettent leurs grands-parents. Chacun veut sauver ce qu’il croit pouvoir sauver. L’égoïsme se révèle dans l’adversité ; l’instinct de survie ignore la compassion. La foule en furie est prête à tout. Frapper, tuer, la loi n’existe plus. Il faut trouver un endroit au sec, chasser la personne qui s’y trouve, et attendre en priant. Le plus fort gagne. L’humanité meurt sans dignité.

La Seine commence à déborder quand j’arrive au port de plaisance. C’est ici que l’appel de mon cheval m’a fait accourir. A l’horizon, un cyclone fait voler en éclat des bâtiments anciens. L’eau qui tombe, incessante, couvre tout l’espace. Je ne vois plus rien mais je sens que mon cheval est tout près. A pleins poumons, je l’appelle, contre le vent et la tempête. J’entends une réponse que je distingue péniblement. Je marche à l’aveuglette. Les jambes fléchies vers le sol, mes bras balayent l’espace devant moi. C’est le déluge et je sais maintenant que je vais mourir. J’aimerais tant revoir mon cheval. Un pas de trop me fait tomber, ce devait être le rebord du quai. Je chute sur un sol dur. Balancé de gauche à droite, je m’accroche à une corde pour résister à la force du mouvement. Mon cheval est à côté, je l’entends, je le sens. Une voix grave résonne: « Larg…mares…on part. » A ces mots, le bruit d’un moteur se déclenche, et le bateau dans lequel je me trouve démarre à pleine puissance, alors que je tente de me relever. Pendant que j’attache la corde à ma taille, le vent me renverse au sol. Je tombe auprès d’un pied, couvert de poils et recouvert d’un sabot. C’est mon cheval, je l’ai enfin retrouvé. Nous pouvons mourir tranquilles, ensemble. Le bateau accélère sans cesse, des dizaines d’animaux énervés crient près de moi. C’est une véritable ménagerie. En quelques secondes, le bateau franchit tous les ponts, et flotte déjà dans les méandres de la Seine, en direction de la mer. Le bateau s’arrache péniblement à la tempête, entre secousses sismiques et vents démesurés. Vers l’ouest, le temps est plus calme. Il pleut toujours avec intensité mais le cyclone se dirige dans la direction inverse à la notre. Je regarde autour de moi. Les berges sont inondées, les villages dévastés, des voitures retournées flottent à nos côtés.

 

L’embarcation fuit vers l’avant. Près de la barre, j’aperçois un vieil homme surmonté d’une casquette. C’est le capitaine du bateau. Je ne sais pas encore où nous nous enfuyons mais j’ai retrouvé mon meilleur ami. Je le regarde et il me sourit. Nous filons vers l’océan à vive allure.

  

 

FIN

Par Laurent Briet
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