Qu'elle était belle, Nadine. La plus belle fille de la terre. C'était inscrit dans son sourire, et dans l'éclat de ses yeux. Tu ne me crois pas ? Tu trouves que j'exagère ? Que c'est toi la plus belle fille du monde, ta femme, ta sœur ou ta mère ? Tu ne sais pas la chance que tu as.
Elle se trouvait belle, Nadine, et sa beauté était écrite en lettres d'or dans ses cheveux. Elle savait qu’elle était belle. Elle le voyait bien dans le regard des hommes qui se retournaient sur son passage et qui la suivaient pendant quelques mètres. Même le plus imbu d'entre eux, le plus sûr de lui se voyait intimidé devant cette beauté évidente qui lui sautait au visage, lui prenait les tripes et accélérait le rythme de son cœur.
Elle se trouvait belle, Nadine, et elle jouait de sa beauté. Combien d'hommes à ses pieds, qui lui promettaient pêle-mêle bijoux, voyages, mariage de rêve et baisers par milliers ?
Elle leur laissait un espoir, une petite porte ouverte vers son cœur dans lequel ils ne manquaient pas de s'engouffrer. Et puis, un jour, quand ils étaient "à point", dorés, prêts à craquer, elle se refusait enfin à eux et allait butiner ailleurs quelque mâle admiration.
On peut dire qu'elle en avait, des admirateurs. Qui se pâmaient, faisaient les beaux puis tombaient de très haut. On les ramassait à la petite cuiller et on mettait plusieurs mois à les ramener à la raison.
Elle se trouvait belle, Nadine, mais pas encore assez. Alors, elle commença à penser à une opération. Tu te demandes bien pourquoi. Si l'on a tout, pourquoi vouloir plus ? L'être humain, est ainsi, éternel insatisfait, et Nadine était un être humain de première catégorie.
A force d’y penser, elle se décida à passer à l’acte. Nadine avait beau adorer son physique, elle ne manquait cependant pas de complexes. Trop ci, trop ça, le tour de taille, le galbe de ses cuisses. Chacun de ses membres pouvait être amélioré. Nadine commença par modifier son nez. Elle trouvait le sien joli, mais préférait celui des magazines. Le chirurgien était une vieille connaissance. Il avait toujours admiré Nadine et était ravi de lui rendre ce petit service. L’opération se passa bien, Nadine était satisfaite du résultat. Les hommes affluaient de plus belle, la confortant dans sa décision.
Nadine avait fait le premier pas et pouvait continuer sa réhabilitation esthétique. Elle releva alors ses sourcils. Ils s'intégraient déjà parfaitement dans son visage et mettaient en valeur ses yeux. Mais Nadine estimait qu'ils pouvaient être mieux dessinés. Son ami chirurgien émit quelques doutes mais accéda sans problème à la requête de Nadine. L’opération se passa bien, Nadine était très contente du résultat. Son regard captivait encore plus maintenant ; les hommes, à ses pieds, se pressaient pour l'admirer.
Cela ne lui suffisait pas. Maintenant qu’elle avait goûté au laser, elle ne pouvait plus s’en passer.
Elle fit alors modifier sa bouche, la rendant plus pulpeuse. Puis ce fut sa poitrine, qui gagna une taille de bonnet, son fessier, ses joues. Chaque partie d’elle aurait contenté n’importe quelle femme au monde. Mais Nadine voulait modifier chaque membre de son corps selon ses désirs de perfection.
Le regard de son chirurgien évolua au fur et à mesure. Lui qui la trouvait si belle avant sa première opération émit de sérieux doutes quant au bien-fondé de ces opérations. A la vue du chéquier qui frétillait dans le sac Louis Vuitton de Nadine, il renonça pourtant à essayer de la convaincre d’arrêter ces modifications. De bonne grâce, il s'exécuta et donna à Nadine les traits qui lui plaisaient. Fossettes, mentons, fesses, seins, tous les membres de Nadine passaient par la table d’opération, et en ressortaient sous un autre aspect. L’admiration du chirurgien se transforma en effroi. Nadine, autrefois si belle, le dégoûtait maintenant.
Les opérations se passèrent bien. A l'issue de ces multiples sessions, Nadine se regarda dans la glace et se trouva enfin la plus belle. Son miroir était un faire-valoir qui la confortait dans son choix.
Les hommes, autrefois si délicats, la regardaient maintenant d'un autre œil. Ils avaient le regard fuyant et évitaient de la saluer. Ses proches même la trouvaient altérée. Son physique certes, mais aussi sa mentalité, qui avait changé. Nadine avait perdu sa beauté première au profit d'un assemblage maladroit et falsifié.
La file des prétendants s’était transformée en une longue attente sans fin. Nadine était désespérée. La princesse était devenue moche.
Elle tenta une ultime opération : tout refaire en marche arrière. Considérer les opérations comme des expériences, et revenir au point de départ. Dans l’absolu, ce genre de manipulation est faisable mais ici, le résultat fut effroyable. Le chirurgien retenait ses manifestations de rejet derrière son masque. L’opération dura plusieurs heures mais se passa bien. Par pudeur, Nadine n’osa pas se regarder dans la glace. Elle sortit dans la rue afin de faire apprécier le nouveau résultat à la face du monde, mais les regards se détournaient d'elle. Les gens la fuyaient, se cachaient les yeux, cachaient ceux de leurs enfants pour leur éviter cette vision d’horreur.
Tu me croiras ou non, lecteur, mais Nadine s'est détruite. Sa beauté partie en fumée, derrière ses rêves de perfection. Elle a gâché ce qu'elle avait reçu à la naissance. Et pourtant, elle était belle avant.
A présent devant son miroir, Nadine voit la dure réalité. Son visage est déformé, défiguré, destructuré. Son corps n’a plus aucune cohérence. Délaissée, rejetée, elle n'intéresse plus personne maintenant. Et quand elle va voir des hommes, ils la fuient avec dégoût.
Un matin, seule dans sa salle de bains, la princesse se coupe les veines avec un rasoir. Dernière cicatrice faite à son corps de rêve, celle ci est mortelle. Elle laisse un vide dans le cœur des hommes. Ceux qui ne la connaissaient pas mais qui aiment la beauté. Ceux qui la connaissaient et qui ne pouvaient pas lui résister. Ceux qui voulaient l’aimer, pour ce qu’elle est, et non pas pour ce qu’elle parait. Pouvoir l’aimer, sans même être aimé en retour. Et lui dire, un soir, au creux de l'oreille : "A mes yeux, tu es la plus belle fille du monde"
FIN